Paris rejette le protocole de Londres : les brevets d'invention seront traduits en français
En effet, après un long débat entre les députés présents à l'Assemblée
nationale, pour le vote de la loi de Programme pour la Recherche
n°2784, le gouvernement a finalement retiré l'amendement déposé par
Jean-Michel Fourgous (UMP) et adopté par la Commission des Finances de
l'Assemblée nationale le 1er février dernier.
Cet amendement
contenait une disposition concernant la propriété industrielle qui ne
semblait pas aller dans l'intérêt des innovateurs français et
européens. Plus précisément, en son article additionnel après l'article
5, cet amendement visait à autoriser la ratification et l’entrée en
vigueur de l'Accord de Londres du 17 octobre 2000 sur l'application de
l'article 65 de la convention sur la délivrance des brevets européens.
Ce protocole intergouvernemental (dit « de Londres »), signé par le
gouvernement de Lionel Jospin en juin 2001, vise à simplifier le
fonctionnement du brevet européen.
Si ce protocole avait été
ratifié, les brevets déposés par les entreprises n'auraient plus eu
l'obligation d'être rédigés dans la langue du pays où ils s'appliquent
et auraient par conséquent pu être déposés en anglais, en français ou
en allemand, sans aucune obligation de traduction.
Le MEDEF et
la Confédération générale des petites et moyennes entreprises (CGPME),
privilégiant par souci de commodité la langue dominante, se sont
montrées favorables à cet accord, arguant du coût des traductions...
mais sans se soucier le moins du monde des effets néfastes pour notre
pays d’une telle simplification du fonctionnement du brevet européen,
contraire aux intérêts comme aux valeurs de la France et de la
République : risque de consacrer davantage et d’aggraver de facto la
suprématie de l'anglais dans la vie économique française et européenne,
et par voie de conséquence la triple déroute, économique, juridique et
linguistique, qui nous menace.
C’est, semble-t-il, un « problème
constitutionnel très sérieux » soulevé par François Goulard, ministre
délégué à la Recherche qui aurait motivé le retrait du texte de la
discussion parlementaire. Il est vrai que la Constitution stipule que
l'unique langue de la République est le français.
De plus,
toutes étiquettes confondues, ce sont plus de 200 parlementaires qui
ont protesté contre la ratification du Protocole de Londres. À
l’Assemblée nationale, l’abandon de l’amendement a été défendu par des
élus de droite comme de gauche, malgré une adoption antérieure à
l’unanimité en commission.
Ce débat sur la ratification du
Protocole de Londres n’est pas nouveau. Il avait déjà suscité une
hostilité unanime de la part d’instances prestigieuses, notamment le
Sénat, l’Académie Française ou encore le Conseil National des Barreaux.
«
La ratification du protocole de Londres va à l'encontre de l'intérêt
général de la France », affirmait par ailleurs la Compagnie nationale
des conseils en propriété industrielle (CNCPI) dans un communiqué
publié le 14 février.
Déjà, le 10 février 2006, la CNPCI avait, dans un communiqué, appelé à refuser toute ratification du Protocole de Londres.
L’Académie des sciences morales et politiques ainsi que l’Académie française s’étaient également dressées contre ce texte.
De
même, la Société Française des Traducteurs (SFT) avait exprimé sa vive
inquiétude quant aux effets pour la France, pour les entreprises
françaises ainsi que pour ses adhérents de la ratification de ce traité.
Enfin,
selon certaines sources, le retrait de l’amendement aurait été décidé
au plus haut niveau, le président de la République ayant été convaincu
par les arguments des défenseurs de la langue française et de la
francophonie dont l’éminent linguiste Claude Hagège, professeur au
Collège de France, s'est, entre autres, fait le porte-parole (cf. sa
réaction dans le journal Le Monde du 1er mars 2006)
Cette
décision de soutenir la traduction des brevets est très importante pour
la France sur les plans économique, juridique et culturel.
Comment
nier en effet qu’en l’absence de traductions vers les autres langues
européennes, l'anglais serait, à terme, devenu l'unique langue de
référence pour la désignation des nouveautés scientifiques, techniques
et industrielles en Europe, favorisant ainsi les grandes
multinationales japonaises et américaines au détriment de la capacité
d'innovation des sociétés françaises et européennes ?
Juridiquement,
le brevet constituant un contrat, il est évident que nos compatriotes
auraient été victimes d'une inégalité quant à l'accès à l'information.
Quant aux traductions résumées dont se serait chargé l'INPI (Institut
national de la propriété industrielle), à ses propres frais, elles
n’auraient eu aucune valeur en droit face au texte d'origine en anglais
et se seraient inévitablement révélé source de confusion et
d'interminables conflits d'interprétation.
De plus, le coût de
traduction, jusque là pris en charge par les entreprises déposant les
brevets, aurait été entièrement transféré à la collectivité, dispensant
ainsi les multinationales étrangères d’engager ces dépenses, dépenses
que l’on peut sans risquer de se tromper qualifier de dérisoires au
regard des moyens financiers de ces multinationales.
N'oublions
pas, enfin, que le fait de volontairement renoncer à l’emploi de notre
langue dans le domaine des innovations scientifiques et techniques
aurait accéléré la perte progressive de son statut international et
serait revenu à admettre que le français devienne, à plus ou moins long
terme, une langue morte.
Une ratification du Protocole de
Londres se serait indubitablement avérée en tout point contraire aux
intérêts comme aux valeurs de la France et de la République.
Nous
ne pouvons donc que nous réjouir du succès de la mobilisation générale
et du sens des responsabilités des parlementaires mais également de
tous les acteurs concernés par la propriété industrielle, l’économie,
la culture française et la francophonie.
S’il est vrai que la
Grande-Bretagne, l'Allemagne et les pays scandinaves ont depuis
longtemps ratifié cet accord, la France est loin de faire cavalier
seul. En effet, outre la France, nombre de nos partenaires européens
sont bien résolus à défendre leur langue et leurs intérêts économiques
: l’Italie, l’Espagne, la Belgique, le Portugal et l’Autriche ont
également refusé de ratifier le funeste protocole.
Sources :
http://www.senat.fr/leg/tas01-014.html paragraphes 1 et 2
http://www.academie-francaise.fr/actualites/brevet.asp
http://www.cncpi.fr/html/htdocs/brevetavo.html
http://www.cncpi.fr/doc//060210_Note_Position_Protocole_londres.pdf
Le Monde du 1er mars 2006 :
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-746024,0.html
Le Monde du 8 mars 2006 :
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3234,36-748299@51-748394,0.html